5.

À l’extérieur du hall d’entrée de pierre et d’acier du bâtiment Vlobil, sur la 42e Rue Est, défilaient des limousines – Mercedes, Lincoln, Rolls Royce, arrivant et repartant avec une célérité toute théâtrale.

Des hommes à l’air important et quelques femmes descendaient précipitamment des véhicules à la carrosserie allongée pour s’engouffrer dans le vestibule art déco qui leur était si familier à tous.

Au quarante-deuxième étage de l’immeuble, au Pinnacle Club, d’autres personnages tout aussi importants, P.-D.G. et dirigeants des banques et maisons de courtage les plus puissantes de Wall Street, étaient déjà réunis.

La grande salle à manger – luxueuse, avec son linge de table immaculé, son argenterie éclatante et son cristal étincelant, invariablement disposés et jamais utilisés – de ce club très fermé avait été réquisitionnée pour ce comité extraordinaire.

Interdits, désorientés même, plusieurs hommes de pouvoir en costume sombre se tenaient devant les baies panoramiques aux vitres réfléchissantes qui donnaient sur le centre-ville. Aucun d’entre eux n’avait jamais été confronté à une crise telle que celle-ci – et n’avait, du reste, jamais songé l’être un jour.

Face à eux s’étirait un panorama de canyons accidentés dévalant Manhattan jusqu’à la poignée de gratte-ciel qui constituait le centre financier de la ville. Spectaculaire et effrayant à la fois.

À mi-chemin, sur la 14e Rue, les forces de l’ordre avaient dressé de gigantesques barrages. On distinguait des fourgons de police, des ambulances et une foule de curieux se pressant pour voir Wall Street, qu’ils contemplaient comme ils auraient observé une œuvre d’art dérangeante dans un musée.

Invraisemblable ; de la pure folie.

Chacun de son côté, tous les esprits rationnels présents dans la salle à manger du club en étaient déjà arrivés à cette conclusion.

— Ils ne se sont même pas donné la peine de reprendre contact avec nous. Leur dernier appel remonte à six heures ce matin, gémit le secrétaire d’État aux Finances, Walter O’Brien. À quoi jouent-ils, nom de Dieu ?

Debout au milieu de quatre ou cinq administrateurs en vue de Wall Street, George Firth, le secrétaire d’État à la Justice rallumait paisiblement sa pipe. Il semblait étonnamment détendu et maître de lui-même, si l’on voulait bien oublier le fait qu’il avait arrêté de fumer plus de trois ans auparavant.

— Ils se sont montrés on ne peut plus explicites quand il s’est agi de nous communiquer leur foutue heure butoir. Cinq heures cinq. Mais qu’est-ce que ces salauds attendent de nous ? demanda-t-il tout en rallumant sa pipe, qui s’était de nouveau éteinte dans sa main.

De la folie.

Cela faisait dix ans que les terroristes s’acharnaient en Europe. Mais ils ne s’étaient jamais attaqués aux États-Unis.

Jerrold Gottlieb, un homme d’affaires à l’air taciturne qui travaillait pour Lehman Brothers, lança :

— Eh bien, messieurs, il est dix-sept heures une…

Sa phrase demeura en suspens.

Un territoire inexploré s’ouvrait sous leurs pieds, où les choses ne pouvaient être convenablement exprimées ; les terres inviolées de l’indicible.

— Ils ont fait preuve d’une ponctualité extrême, jusqu’à présent. Je dirais même que l’importance qu’ils accordent aux détails et à l’exactitude est presque obsessionnelle. Ils appelleront. Je ne me fais pas de souci là-dessus, ils appelleront.

L’homme qui venait de prendre la parole était le vice-président des États-Unis. Désertant les Nations unies toutes proches, il avait accouru au bâtiment Mobil. Thomas More Elliot était un multi diplômé à l’allure austère, que ses détracteurs décrivaient comme un intello totalement déconnecté des réalités complexes de l’Amérique contemporaine.

Pendant les cent quatre-vingts secondes qui s’ensuivirent, un silence quasi ininterrompu régna dans la salle à manger du Pinnacle Club.

La présence d’un si grand nombre d’individus d’un tel calibre dans la pièce rendait ce mutisme frémissant d’autant plus terrifiant ; tous ces hommes d’affaires et de pouvoir, habitués à toujours arriver à leurs fins, à être écoutés et obéis sans réserve, se trouvaient comme muselés, leurs voix pour ainsi dire lettre morte.

Le pouvoir considérable de ces hommes était pour l’heure réduit à une suite de petits bruits distincts :

Le grognement rauque d’une gorge qu’on éclaircit…

De la glace craquant dans un verre…

Des doigts tapotant le fourneau d’une pipe éteint…

Une pure jolie. Cette pensée semblait se réverbérer sur les murs de la salle.

Les coups d’œil anxieux sur des montres Rolex, Cartier et Piaget se multiplièrent.

Que voulait donc Green Band ?

Quelles étaient les revendications de cette organisation ? À combien s’élèverait la rançon exorbitante que ses membres allaient exiger en échange de la survie de Wall Street ?

Plus que vingt secondes avant l’heure limite fixée par Green Band.

— Appelez, s’il vous plaît. Appelez, bande de salopards, grommela le vice-président.

Des centaines de sirènes mugissaient dans tout New York. C’était la première fois que le dispositif d’alarme d’urgence était remis en service depuis la menace de guerre nucléaire remontant à 1963.

Et il fut dix-sept heures cinq.

Toutes les personnes réunies dans la salle à manger du Pinnacle Club prirent soudain conscience de l’évidence terrifiante qui s’imposait à eux : ils ne rappelleraient pas !

Ils n’allaient pas négocier.

Green Band allait frapper, sans autre préavis.

— Bref récapitulatif des faits, commença Lisa Pelham, secrétaire générale de la Maison-Blanche. (C’était une femme méthodique et efficace, qui s’exprimait avec le débit heurté des gens dont l’esprit est rompu à résumer des montagnes d’informations en grandes lignes concises.) À midi, toutes les transactions ont été suspendues à Wall Street et dans toutes les Bourses régionales des États-Unis. Aucune transaction non plus à Londres, Paris, Genève et Bonn. Une réunion se tient en ce moment même à New York, au Pinnacle Club. Les tractations ont été interrompues sur tous les marchés importants de titres et de marchandises du monde entier. La question est la même partout. De quelle nature sont les revendications que nous serions en train de négocier dans le plus grand secret ? (Lisa Pelham marqua un temps d’arrêt et écarta délicatement une mèche de cheveux de son visage ovale.) Et donc, tout le monde croit que nous négocions avec quelqu’un, monsieur le président.

— Et ce n’est pas le cas ?

Le visage du président Justin Kearney trahissait une incrédulité extrême et de la méfiance. Au cours de son mandat, il avait découvert une fâcheuse réalité : bien trop souvent, une branche du gouvernement ignorait les activités d’une autre branche.

— En effet, monsieur. Tant la CIA que le FBI nous l’ont certifié. Green Band n’a toujours pas émis la moindre revendication.

Les services secrets avaient précipitamment escorté le chef du gouvernement au Centre des communications, une pièce sans fenêtres protégée contre les écoutes et enfouie au cœur de la Maison-Blanche. Là se trouvaient aussi, entourant le président américain, certains des leaders politiques les plus influents du pays.

Une vidéoconférence avait été organisée avec le Pinnacle Club, à New York. Justin Kearney vit Walter Trentkamp, le patron du FBI, apparaître sur l’écran. Trentkamp avait des cheveux gris coupés court ; le temps et ses fonctions lui avaient par ailleurs conféré une expression dure, marquée, et une attitude stressée.

— À l’exception de l’explosion de la bombe sur le Pier 33-34 – qui correspond à la preuve qu’ils nous avaient promise –, Green Band ne s’est pas manifesté de nouveau, monsieur le président. On a déjà vu ce type d’action à Belfast, à Beyrouth, à Tel-Aviv. Mais jamais aux États-Unis… Nous attendons tous, monsieur le président, reprit Trentkamp. Il est dix-sept heures six minutes et quarante secondes. L’heure qu’ils ont officiellement annoncée est clairement dépassée.

— Avez-vous été contactés par des groupes terroristes revendiquant ces actes ?

— Oui. Nous procédons à des vérifications. Jusqu’ici, aucun d’eux n’a été en mesure de rapporter la teneur de l’appel téléphonique que nous avons reçu ce matin.

Dix-sept heures six.

Dix-sept heures sept.

Le temps s’écoulait. En prenant son temps.

Dix-sept heures huit.

Jamais des minutes n’avaient paru si longues.

Dix-sept heures neuf.

Dix-sept heures dix.

Les secondes s’étiraient avec une lenteur insoutenable.

Philip Berger, le directeur de la CIA, s’approcha des projecteurs et des caméras disposés dans la salle de crise de la Maison-Blanche. C’était un petit homme irascible, hautement impopulaire à Washington et principalement doué pour entretenir les haines existant entre les grands services de renseignements américains.

— Note-t-on la plus petite activité sur Wall Street ? demanda-t-il. Y a-t-il des gens là-bas ? Des véhicules en mouvement ? Dans les airs ?

— Rien, Phil. Si la police et les pompiers ne cernaient pas le secteur, cela ressemblerait à un dimanche matin bien paisible…

— Tout ça, c’est un foutu bluff, commenta quelqu’un à Washington.

— Ou alors, compléta Justin Kearney, ils jouent à une saloperie de guerre des nerfs avec nous.

Personne ne releva l’avis du Président.

À présent, tout le monde gardait le silence.

L’angoisse et la sinistre incertitude de l’attente avaient pris le pas sur la parole.

Ils devraient se contenter d’attendre.

Dix-sept heures quinze.

Dix-sept heures dix-huit.

Dix-sept heures vingt.

Dix-sept heures vingt-quatre.

Dix-sept heures trente.

Mais attendre quoi ?

Vendredi Noir
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